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23 août 2016

Le geste de l'athlète éthiopien «Feyisa Lilesa est très courageux»

 

Feyisa Lilesa, médaillé d'argent du marathon des Jeux olympiques, à la ligne d'arrivée.
© REUTERS/Athit Perawongmetha
En franchissant la ligne d’arrivée lors du marathon des Jeux olympiques dimanche, l’Ethiopien Feyisa Lilesa, médaillé d’argent, a croisé les bras au-dessus de sa tête, comme s’ils étaient ligotés. Un geste qu’il a réitéré en conférence de presse, où il a expliqué qu’il proteste ainsi contre la politique menée par le gouvernement de son pays à l’encontre de l’ethnie des Oromos. Interrogé par RFI, Marc Lavergne, directeur de recherche au CNRS et spécialiste de la Corne de l’Afrique, trouve ce geste « très courageux » étant donné la situation politique du pays.

Le geste de Feyisa Lilesa a une symbolique forte car c’est celui qu’utilisent les manifestants lors des contestations anti-gouvernementales en Ethiopie. Depuis novembre 2015, les deux ethnies les plus importantes du pays : les Omoros d'abord et les Amharas protestent contre le parti au pouvoir.

Au cœur de la contestation : un projet d’appropriation de terres, abandonné depuis. Plus de 400 personnes ont été tuées et des dizaines de milliers arrêtées, selon Human Rights Watch. L’athlète Feyisa Lilesa a déclaré en conférence de presse : « J’ai fait ce geste contre l’attitude du gouvernement à l’égard des Oromos. […] Si je retourne en Ethiopie, peut-être qu’ils vont me tuer, ou me mettre en prison. »

Pour soutenir l'athlète, des internautes ont créé une cagnotte sur un site de financement participatif. Le fonds a reçu 65 000 dollars en moins de 24 heures.

Du côté du gouvernement éthiopien en tout cas, le porte-parole a assuré lundi que Lilesa ne rencontrerait aucun problème en raison de sa prise de position politique et qu'il serait accueilli au même titre que les autres membres de l'équipe olympique.

Le chercheur Marc Lavergne, directeur de recherche au CNRS et spécialiste de la Corne de l’Afrique, se pense sur ce geste fort et revient sur le contexte qui l'entoure.

RFI : Que vous évoque le geste du coureur éthiopien Feyisa Lilesa ?

Marc Lavergne : Ce geste me rappelle d’abord celui des coureurs afro-américains qui avaient levé le poing aux JO de 1968 [contre la ségrégation raciale aux États-Unis ; Ndlr]. Les JO servent peut-être aussi à marquer les esprits avec ce type de gestes forts. Feyisa Lilesa a donc choisi le bon moment pour le faire. Ce coureur est très courageux car la répression éthiopienne est aveugle. Ce geste montre qu’il n’est pas tout seul et qu’il a du courage, qui est une vertu éthiopienne. Depuis six mois, la classe politique occidentale et les médias africains parlent peu des Oromos. Cela va peut-être changer avec ça. Maintenant, le régime éthiopien ne craint sans doute pas ce genre de manifestation, car il n’y a pas une opinion publique dans ce pays qui sera sensible à cela. Même s’il est vrai qu’il y a un sentiment national assez fort en Ethiopie.

Quelle est la situation des Oromos aujourd’hui en Ethiopie ?

Cela bouge aujourd’hui dans la société oromo, car les Oromos prennent conscience de leur importance numérique mais aussi de leur assujettissement. On pourrait presque parler de racisme. Ils sont organisés depuis longtemps dans un Front de libération Oromo, qui a eu une branche islamique plus violente. Mais ce n’est pas un peuple très soudé. Environ deux tiers des Oromos sont musulmans, un quart sont des chrétiens et le reste est animiste. Il y a chez eux un sentiment d’appartenance moins fort que chez les Tigréens, au pouvoir, ou les Amharas par exemple.

A quoi sont dues les tensions actuelles ?

Depuis octobre-novembre 2015, il y a une montée de tensions provoquées par le pouvoir tigréen [à cause du projet d’appropriation de terre, abandonné depuis, ndlr]. Mais le point de départ est le développement brutal du pays ces vingt dernières années. Des personnes se sont approprié des terres qui ne leur appartenaient pas pour y aménager des cultures ou construire des lotissements. Des fortunes vite amassées ont provoqué la colère des Ethiopiens et en particulier des Oromos, car ils ont pu voir l’injustice dont ils étaient victimes à cause du néolibéralisme qui fait florès à Addis-Abeba. Et comme il y a des progrès importants et bienvenus en termes d’éducation dans ce pays, les inégalités sont de plus en plus visibles et de moins en moins acceptées.

rfi

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